Chapitre 8 - Eperyor

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Chapitre 8 - Eperyor

Message par Mickaël le Sam 25 Fév - 1:53

Face aux deux chevaux, une passerelle dallées se déploya, reliant la cité et la rive du lac, entre les deux statues.

Tandis que les sabots des montures brunes martelaient le pont protégé par d'épaisses rambardes de marbre, Alex et Éliane virent, plus loin s'amasser les foules sur l'imposante rue menant au bâtiment torsadé.
Le temps de la traversée suffit à transformer les quelques groupuscules de curieux en une nuée d'habitants vêtus de robes et de tuniques aux couleurs claires.

Tâchant de laisser le champ libre aux nouveaux arrivants, des chevaliers continrent la foule sur les côtés de l'allée, permettant aux deux chevaux de la parcourir, en direction de la tour.

- Ils ont entendu parler de l’Étoile. Ceux qui sont sortis de la cité pendant la nuit l'ont même vue, commenta Fargon en se tournant vers Alex.
- Et ils savent déjà que ce sont nous qui sommes arrivés par là ? Notre portrait a déjà été cloué à tous les arbres du Royaume ou quoi ?

Fargon parut amusé.

- Ne t'en fais pas, ils ne s'apprêtent pas à te poursuivre armés de torches enflammées et de fourches. Disons que le Royaume n'est plus tel que les histoires le décrivaient avant. Nous devons nous cacher, nous protéger. Le cité reste sous les eaux habituellement, elle remonte rarement à la surface. Et puisque l’Étoile a mis tout le monde en alerte, avec votre arrivée, les citoyens ont déjà fait le lien !
- Reste plus qu'à savoir ce qu'on fait ici !
- On va rapidement éclaircir toute cette histoire !

Éliane, impressionnée par la foule qui la dévisageait sur son passage, tâcha pourtant de l'ignorer. Alex, quant à lui, avait décidé de profiter de sa nouvelle gloire, en faisant signe aux inconnus, sous les regards exaspérés de sa partenaire de voyage.

Tandis qu'approchaient les hautes marches de pierre menant à l'épaisse porte de la tour, les deux adolescents abreuvèrent leur regard de la vue hors du commun qu'offrait la cité sous marine. Comme s'ils avaient remonté le temps en plein antiquité grecque, les deux camarades admirèrent la majesté des hauts palais et des colonnes démarquant l'entrée de parcs à l'herbe dansant au gré du vent, l'agilité des sculpteurs, peintres et auteurs qui exerçaient leur art à l'air libre. Alex sentit même son ego gonflé en surprenant un jeune peintre lui lancer quelques regards furtifs avant de composer son œuvre.

L'allée parcourue, Fargon et Mehor descendirent de leur cheval avant d'inviter les deux adolescents à les imiter. Aussi chaotique qu'avait été la montée, la descente se solda, pour le jeune homme, par une misérable chute. Mais, fidèle à lui même, et décidé à ne rien laisser entraver son moment de gloire, le garçon haussa les épaules, se tourna vers la foule, et la salua tel un comédien à la fin d'une pièce.
Fargon, aussi dépité qu'amusé par le garçon, l'invita d'une main sur l'épaule à le suivre, tandis qu'il rejoignait Mehor.

Placés derrière les deux chevaliers qui avançaient vers la grande double porte d'acajou de l'édifice, les adolescents levèrent la tête de concert pour admirer la vue vertigineuse du bâtiment de marbre qui semblait capturer les rayons du soleil.

Tous deux revinrent à la réalité lorsque, dans un long grincement, les portes de bois s'ouvrirent, dévoilant un large couloir carrelé de bleu océan. Sur les hauts murs aussi blancs que le reste de la cité, Alex et Éliane découvrirent, au fil de leur avancée, de riches peintures décrivant, comme ils le devinèrent rapidement, des événements marquants de l'histoire du Royaume.

- Je ne sais pas si nous sommes les héros que le Conteur voit en nous, murmura Alex à Éliane, mais si c'est le cas, je plains celui qui va devoir te peindre Robbins.
- Au moins, avec la taille que tu fais Mayer, celui qui réalisera ton portrait n'aura qu'à coller un post-it là où il trouvera de la place.

Alex s'inclina avec ironie pour reconnaître sa défaite, puis poursuivit son chemin en silence, promenant son regard entre les fines gravures décorant les épaisses portes fermées sur son chemin, la finesses des finitions du large escalier de marbre rosé qui, au fond du long couloir d'entrée, conduisit le quatuor à l'étage supérieur,

Les deux camarades avaient été particulièrement impressionnés par ces peintures qui, étages après étages, avaient dépeints d'épiques affrontements, de majestueuses créatures naissant des lacs et des océans, des tourbillons de nuages répondant aux appels d'un seul homme...

Et pourtant.

Pourtant un détail les avait, curieusement, rendus tristes : les peintures étaient écaillées. Elles avaient traversé le temps, vieilli... Car le Conteur avait raison : toutes ces histoires n'étaient désormais plus que des mythes, et ce parce que ce monde n'avait plus connu, depuis bien trop longtemps, le goût de l'aventure.

Si Alex laissait déjà son imagination virevolter au son des combats historiques qui faisaient rage dans son esprit, Éliane chassa toute compassion, ou tristesse.

Tout cela était purement impossible.

Ne vous méprenez pas, l'enfant endormie depuis bien trop longtemps dans un coin de son cœur priait pour que cet univers l'ait bel et bien appelée – bien qu'elle aurait préféré demeurer muette plutôt que de l'admettre. Mais qu'arriverait-il, si elle prenait les armes, apprenait à chevaucher les plus belles montures et s'autorisait à aimer cette brise pure et fraîche qui lui fouetterait le visage au long de ses escapades solitaires par-delà les lacs et les montagnes du Royaume ?

Qu'arriverait-il si elle y prenait goût, et finalement se réveillait pour découvrir que tout ceci n'avait été qu'une histoire ? Une simple et belle histoire telle qu'elle aurait pu l'imaginer étant petite fille ?

Alors, bien malheureusement pour elle puisqu'elle ne profita pas pleinement des mille et une merveilles qui s'étaient offertes à elle à son arrivée, elle choisit de demeurer sur ses gardes.

- Nous y sommes, déclara alors Fargon, après avoir parcouru plusieurs étages jusqu'à une large porte de bois argentée, plus hautes que celle à côté desquelles le groupe était passé jusque là.
- Restez ici, ajouta Mehor, stoppant les adolescents d'un signe de main. Nous vous ferons signe quand vous pourrez entrer.

Alex attendit que les deux hommes aient franchi la porte pour se tourner vers Éliane.

- J'ai l'impression que ce type ne nous aime pas beaucoup.
- J'imagine qu'il se méfie... Et peut-être que l'on devrait en faire autant.
- Tu es incapable de te détendre hein, Robbins ?
- Quand tu te retrouveras avec un sabre contre la gorge parce que tu auras fait confiance au premier passant, tu comprendras sans doute ce que je voulais dire.

Le jeune homme haussa les sourcils dans un long sifflement.

- La vache ma grande... Même ma grand-mère est moins aigrie que toi. Et je l'ai vue balancer l'un de ses sabots au facteur un jour.
- Vous pouvez entrer, coupa subitement Mehor, qui avait ouvert la porte sans que les adolescents ne le remarque.

Ces derniers le suivirent en silence, passant les battants de bois non sans une pointe d'appréhension.

Appréhension qui ne tarda pas à voler en éclats.

Car s'ils avaient eu, jusqu'ici, plusieurs fois le loisir d'admirer les paysages enchanteurs du Royaume par-delà l’Étoile, les adolescents n'avaient jamais admiré une vue telle que l'offrait la pièce circulaire aux grandes et larges vitres ovales dans laquelle ils venaient d'être accueillis.

Face à eux, visible au travers de la fenêtre aux rebords d'argent, s'étendait la cité de nacre, surmontée, en guise de cieux, par les profondeurs du lac. Éclairée par une source mystérieuse aussi lumineuse que le soleil, Vélicia avait repris le cours de ses journées, et ses habitants déambulaient, plusieurs dizaines de mètres plus bas, dans les larges rues pavées bordées de jardins, d’œuvres antiques et de points d'eaux autour desquels, à nouveau, des artistes de tous bords exerçaient leur art sous les yeux des passants.

Claire et spacieuse, la pièce, quant à elle, avait été décorée de quelques portraits et d'un large tapis rouge sur lequel un large bureau d'acajou aux finitions argentées trônaient avec majesté. Et derrière lui...

- Lord Éperyor, souverain de Vélicia, se présenta le grand homme mince à la chevelure grise rabattue vers l'arrière du crâne.

Le souverain de la cité quitta lentement son bureau et, un sourire serein dessiné sur son visage creusé, vint serrer la main des deux étrangers.

- Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire, tous les trois, ajouta Éperyor, en replaçant la cape bleue roi qui recouvrait à moitié sa longue toge.
- J'ai peur que nous n'en sachions pas beaucoup plus que vous, monsieur, répliqua aussitôt Éliane, plus sur la défensive qu'elle voulait bien le laisser paraître. Je veux dire... Ce n'est pas notre monde, nous ne savons pas ce qu'il se passe ici...

En guise de réponse, Éperyor, fit signe aux adolescents de prendre place sur l'un des petits fauteuils disposés autour d'une table basse en acajou, sous la fenêtre ovale. Le souverain les y rejoignit, tandis que les deux chevaliers se tenaient à l'écart, dans l'attente d'ordres précis.

- Mehor, finit par demander Éperyor. Pouvez-vous prévenir Jorius Jarkon de l'arrivée de nos deux invités ? Et si vous croisez Siria, qu'elle nous rejoigne. Quant à vous Fargon, je vous en prie, joignez-vous à nous.

Mehor, le visage fermé, s'inclina sans un mot avant de quitter la pièce.

Éperyor, quant à lui, joignit les mains avant de se tourner, le regard avide d'informations, vers les deux adolescents.

- Bien, Fargon m'annonce donc que vous auriez rencontré quelqu'un avant de rejoindre Vélicia...
- Le Conteur, oui, répliqua Alex. Pourquoi est-ce que tout le monde réagit bizarrement quand on parle de lui ? C'est un ami à vous ? Ou une rock star ?
- Le Conteur, expliqua Éperyor sans prêter attention au trait d'humour de l'adolescent, n'est plus apparu depuis bien longtemps...
- Si bien qu'il est lui-même devenu une histoire, ajouta Fargon. Son existence a été, avec le temps, remise en doute. Il a rejoint tout le reste - la magie, la Dame d'Argent, les créatures extraordinaires du Royaume, les visiteurs d'autres monde – en ces mythes auxquels de moins en moins de gens veulent bien prêter foi. Le Conteur avait pour habitude, dans le passé, d'apparaître sur les rives du Lac Boréal, que l'on surnommait à l'époque « Lac du Conteur » en hommage aux histoires qu'il y racontait aux passants, aux enfants véliciens venus le rencontrer...
- Puis il a disparu il y a trois cents ans ? demanda Éliane.

Fargon se tourna vers Éperyor, interdit. Ce dernier trahit sa stupéfaction d'un froncement de sourcils.

- Comment savez-vous cela ?
- Il nous a parlé du passé. Et de la bataille entre deux mages... Il nous a raconté comment la Dame d'Argent avait disparu.
- C'est à peine croyable..., murmura Fargon, presque pour lui-même.
- À qui le dîtes-vous, répliqua Éliane.

Alors Alex, croisant les jambes par-dessus l'accoudoir de son fauteuil, se tourna vers le souverain.

- D'après votre Conteur – et je vous assure qu'il est aussi réel que l’Étoile qui nous a balancés ici – nous avons quelque chose à faire ici... Une idée ?
- Le... Conteur semble avoir placé sa confiance en nous pour vous aider, répondit Éperyor, trop stupéfait par ses propres paroles pour tenir rigueur à Alex de sa désinvolture. Pourtant, nous sommes complètement démunis. Ce n'est pas comme si le monde avait changé depuis trois cents ans. L'hostilité qui nous oppose à Ozetar, la cité que dirigeait la magicienne ennemie du fondateur de Vélicia, reste la même depuis, elle n'a pas pris de tournure nouvelle.
- Alors pourquoi maintenant ? murmura à nouveau Fargon, le regard perdu à travers la fenêtre ovale.

Le Protecteur, soudainement perdu dans les pensées, sourcils froncés dans un effort de concentration, fit les cent pas dans le bureau, sous le regard presque amusé d'Eperyor.

- Fargon, expliqua le souverain à voix basse, en plus d'être un vaillant combattant et Protecteur de Vélicia, est un fin connaisseur des anciennes croyances. Il a été élevé avec les contes inspirés des anciennes légendes.
- Ce que je ne saisis pas, finit par demander Fargon à voix haute, c'est que ce soit aux côtés du Conteur que vous ayez été envoyés. Si on se réfère aux apparitions de visiteurs relayées dans les mythes, ces derniers sont toujours apparus à un endroit significatif, symbolique.
- C'est le Conteur qui est venu nous chercher là-haut, l’Étoile ne nous a pas envoyés chez lui, expliqua Éliane.

Fargon marqua une pause, et échangea un regard avec Éperyor comme si tous deux venaient de trouver en ces mots un indice capital.

- Là-haut ?
- Nous nous sommes réveillés tous les deux en haut d'une montagne.
- Il n'y a qu'une montagne au sommet de laquelle l’Étoile aurait déposé deux voyageurs, expliqua Fargon, en se tournant à nouveau vers le Seigneur. Les autres montagnes n'ont aucune importance... Ça ne peut être que celle-là.

Le Protecteur ne tenait plus en place, parcourait la pièce de part en part comme si les idées lui brûlaient le cerveau, pour lever un pan sur le sens de l'existence elle-même.

- Et on peut savoir en quoi ce gros tas de roches est important ? osa Alex, le coupant dans ses réflexions.
- Parce que c'est là que tout s'est arrêté. C'est là que le combat opposant le Mage Hormélion, de Vélicia, et la Reine Sankara, d'Ozetar, a fait rage. C'est là que la magie aurait été si malmenée qu'elle aurait fui.
Fargon, qu'est-ce que cela signifie, selon vous ? interrogea Éperyor, dubitatif.
- Le retour du Conteur, de l’Étoile...

Le chevalier marqua une pause, peinant à croire lui-même ce qu'il s'apprêtait à dire.

- Je crois que la vieille magie est de retour, elle aussi. Que vous l'avez ramenée avec vous.

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