Saison 1/Épisode 1 - Chapitre 1

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Saison 1/Épisode 1 - Chapitre 1

Message par Mickaël le Mar 31 Jan - 0:45

C'est le jour où la guerre s'acheva, que notre histoire débute.

Enfoncé dans un fauteuil bien moins confortable qu'à l'accoutumée, Alfred Kipps contemplait depuis plusieurs heures les brasier crépitant dans l'âtre de la cheminée, une main serrée sur l'accoudoir, l'autre sur la canne qu'il ne daignait lâcher.

Dans l'ombre des flammes dansantes, Mrs Pike, allongée près du fauteuil de son ami, lançait de temps à autres quelques regards au travers de la fenêtre. Rien pourtant, hormis la silhouette lointaine des arbres tanguant au gré de la brise nocturne, ne semblait vivre au-delà des limites de la petite habitation que les deux Passeurs partageaient.

Dans un étirement douloureux, Mrs Pike décida qu'il en était assez, et que l'heure de s'extraire de sa torpeur était venue.

Un léger sourire se dessina entre les rides d'Alfred, qui à son tour détourna le regard du feu rugissant dans l'unique pièce que comportait sa petite maison.

- Feriez-vous appel au réconfort d'une tasse de thé, Mrs Pike ?

Un ronronnement d'approbation accueillit la proposition d'Alfred, qui s'extirpa de l'épais canapé brun dans un grimace.

Dans une succession de claquements de canne sur le carrelage foncé, le vieil homme contourna la table ronde de bois brut pour rejoindre la petite cuisine. Mais alors qu'il portait la bouilloire de cuivre sur le feu, le regard fixé sur le croissant de lune dominant le ciel d'encre, son long doigt fin écarta l'un des rideaux de dentelle blanche qui couvraient la fenêtre.

Au même instant, trois coups frénétiques furent frappés à la porte, arrachant à Mrs Pike un miaulement impatient.

D'un pas précipité, Alfred quitta aussitôt sa cuisine et, d'une main tremblante trahissant l'appréhension qui avait guidé ses esprits toute la journée, tourna la poignée ronde de la porte.

Dans l'encadrement se dessina une silhouette que le vieil homme ne s'était pas attendue à trouver. A sa vue, il s'inclina, dans un sursaut de surprise.

La dame était très grande, mais se pencha aussitôt pour relever d'un doigt fin le menton du Passeur.

- Relevez-vous, mon ami.

Sans un mot, Alfred approuva d'un frénétique hochement de tête, et laissa entrer l'invitée.

La Dame était, comme à son habitude, vêtue d'une longue robe argentée parsemée de plumes noires, identiques à celles plantées avec élégance dans son épais chignon. Rayonnant tels deux saphirs sur son doux visage brun, deux grands yeux bleus accueillirent avec tendresse la vision de la petite maison bercée par le son de la cheminée crépitante.
Tandis que le vieil homme refermait la porte derrière sa convive, qui accordait à Mrs Pike une légère révérence, un silence soudain pesant s'installa.

- Puis-je vous proposer une tasse de thé, Madame ?
- La renommée de votre thé n'est plus à faire, mon ami, répondit la nouvelle venue avec amusement, mais c'est un sujet plus grave, qui m'amène ce soir.
- Je n'osais aborder avec vous l'issue des combats... Dois-je en déduire de sombres perspectives ?
- Rassurez-vous, le combat a pris fin ce soir, et les peuples fêtent actuellement l'issue heureuse d'une bien sombre époque.
- Je ne peux m'empêcher de deviner une certaine inquiétude dans votre regard, Madame. Les enfants...

La Dame baissa un instant la tête, dans un léger froncement de sourcils, avant de plonger un regard grave dans celui de son hôte.

- Le garçon a fait preuve d'une bravoure qui a fait couler bien des larmes sur le champ de bataille. Nul enfant ne devrait avoir à se confronter à tant de noirceur. Mais il a surpassé en courage bon nombre de soldats.
- Est-il sauf ?
- Le combat est terminé. Il dort, comme si rien n'avait eu lieu, dans le lit que ses parents ont bordé il y a quelques heures.
- Je m'inquiète de ne pas vous entendre évoquer la fille...

Une inquiétude qu'Alfred devina justifiée dans le regard de son invitée.

- Comme à l'accoutumée, la jeune fille a ouvert les portes de notre monde, au cours de ses chevauchées oniriques, pour se joindre à notre combat. A la fin de ce dernier, cependant, elle avait disparu...
- Peut-on imaginer qu'elle s'est réveillée prématurément ?
- Nous avons prié, de tous nos cœurs, pour que cette hypothèse se vérifie. J'ai choisi d'en appeler à un secours moins... officiel pour vérifier cette information.
- Ne rougissez pas d'en avoir appelé aux ombres temporelles, Madame, la rassura Alfred avec douceur. Cette main tendue est plus qu'honorable.

L'honorable convive remercia le vieil homme d'un signe de tête.

- Ils sont allés vérifier l'état de notre fière alliée... Mais à leur arrivée, ses parents affolés en appelaient, d'urgence, une aide médicale après avoir été réveillés par ses cris déchirants.
- Pauvre enfant... Est-elle...
- Après avoir vu son corps secoué par une crise dont je ne peux imaginer la douleur, notre amie a été plongée dans le coma. Sans s'éveiller entre temps.

Un long silence suivit l'annonce de la Dame. D'un geste d'excuse de la main, Alfred, accablé, prit lourdement place dans le fauteuil qu'il avait quitté quelques minutes plus tôt.

- Alors elle n'a pas quitté l'autre monde, murmura-t-il doucement.
- Pire encore, il semblerait qu'elle ait été enlevée du champ de bataille par les derniers ennemis debout.

Alfred hocha gravement de la tête, avant de bondir de son fauteuil dans une touchante détermination. Les jambes flageolantes, il s'appuya sur sa canne avant de rejoindre la grande Dame.

- J'imagine que mon aide est nécessaire. Sachez, Madame, que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre fin à son calvaire.

La Dame posa une main délicate sur l'épaule de son vieil ami.

- Votre dévotion vous fait honneur, mais c'est ici que j'aurai besoin de vous. Nos meilleurs alliés sont déjà à la recherche de la jeune fille, mais nous ne devons pas sous-estimer la menace que ses ravisseurs font peser sur le garçon. Vous savez que le Passage que vous gardez se situe non loin de son village. Gardez un œil sur lui.
- Dois-je en déduire que...
- Non, coupa la Dame, qui avait deviné les intentions du Passeurs. Non, répéta-t-elle avec tristesse.

Un long soupir mélancolique suivit son objection,

- Ces deux enfants sont hors du commun. Plus encore que vous ne pouvez l'imaginer. Mais pour la protection de notre jeune ami, les portes de notre monde, et de tous les autres lui seront fermés. En aucun cas je ne peux prendre le risque de le voir capturé à son tour.
- Mais alors, si au cours de ses rêves les portes ne s'ouvrent plus sur les terres qui ont ravi tant de ses nuits...

Les mots d'Alfred Kipps se turent alors sous l'émotion d'une larme qui glissait lentement sur les joues de son alliée.

- Il oubliera, poursuivit-elle, le cœur meurtri qu'un fin sourire tentait vainement de dissimuler. Chaque matin, l'enfant s'éveille, et nourrit sa journée des bribes de ces aventures vécues pendant la nuit, sans jamais penser un instant qu'elles sont aussi réelles que le pavé qu'il foule des petits pas qui le conduisent vers l'école. Ces bribes, seuls vestiges de ses aventures demeuraient jusqu'ici dans son cœur, et dans celui de nos royaumes.

Dans un long soupir, la Dame avança lentement vers la porte, sa traîne de plumes caressant le carrelage de l'entrée de la petite maison. Sans attendre le Passeur, elle tourna la poignée avant de se tourner une dernière fois vers le vieil homme.

- A compter de ce jour, le soleil se lèvera, matin après matin, sur le visage d'un petit être qui oubliera les curieuses images qui lui avaient procuré une si curieuse émotion lorsque ses paupières s'ouvraient à l'aube. Les années passeront, et plus jamais il ne doutera de l'existence de ces créatures, de ces terres et de ces royaumes qui jadis coloraient ses songes. Plus jamais il ne doutera, parce que, comme chaque rêve, si fragile, il les aura oubliés.

Un miaulement accompagna les paroles de la grande Dame. Alfred Kipps, quant à lui, ne put retenir, à son tour les larmes si propres aux adieux.

- Je compte sur vous pour protéger notre valeureux petit soldat, mon vieil ami.

Sur ces mots, l'honorable invitée ouvrit la porte, pour s'engouffrer dans la nuit fraîche. D'une voix brisée, le Passeur, quant à lui, retint ses larmes pour sceller sa promesse, le regard perdu vers l'horizon, désormais désert.

- Comptez sur moi, Dame Morphée.
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